Reflets et miroirs : Dans la tête de Nicolas Baier

à l’occasion de l’exposition Paréidolies, 2008/2010

Gilles Godmer, historien de l’art


« La parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui l’escoute » (III, 13, 1088)

Montaigne


« Par les choses confuses, l’esprit s’éveille à de nouvelles inventions. »

Léonard de Vinci


D’une exposition à l’autre, Nicolas Baier se montre un formidable prédateur d’images qui, à chaque fois, repousse toujours un peu plus loin les limites de son art. Si depuis quelques années, les stratégies mises de l’avant par l’artiste dans la réalisation de ses oeuvres restent pratiquement les mêmes d’une fois à l’autre, d’une part, la sélection et le prélèvement d’image dans le champ du réel; d’autre part, sa fabrication à partir de fragments et de manipulations numériques diverses , le travail de repérage, lui, semble gagner toujours plus en importance. L’artiste continue ainsi à se faire généreux de son regard et nous propose ses « visions » toutes personnelles qui, il n’y a pas si longtemps, avaient pour titre Comptoir (2002), ou Garage (2003); aujourd’hui, ces œuvres se nomment Le chemin des nuages (2008) et Vieux continents (2008). Dans ces exemples particulièrement, à travers les titres qu’il leur donne, Baier joue franc jeu et partage volontiers la sagacité et le caractère d’intimité de ses observations. Car dépouillées de leurs titres, ces images demeureraient énigmatiques, et la banalité de leur provenance nous échapperait à coup sûr, et avec elle la finesse de son œil à transformer en art certains détails  apparemment peu reluisants parfois de la réalité. À d’autres moments, préférant la livrer tout entière à l’imagination du spectateur, l’artiste reste discret sur l’origine de l’oeuvre et le titre choisi en prolongera le mystère et la poésie Planète (2002); Annonciation (2006).


Des théâtres d’ombres

C’est dans cette dernière direction que Nicolas Baier semble avoir voulu s’engager plus avant dans le corpus d’œuvres qu’il nomme Pareidolies 1. S’étant intéressé plus récemment à des miroirs au tain défraîchi, l’artiste revient à cet objet pour en approfondir cette fois les potentialités expressives. Dans ces œuvres qu’il intitule Vanités, Baier rassemble des dizaines de miroirs plus ou moins anciens, aux formes et aux dimensions diverses qu’il numérise et rassemble, tel un patchwork, en une surface monumentale qui respecte à peu de choses près, le format original de chaque élément. Objets imparfaits et marqués par le temps, le numériseur ne capte de ces miroirs que leurs particularités respectives faites d’imperfections diverses, de saletés, d’enduits de toutes natures, laissant les parties toujours réfléchissantes se transformer en « étendues sombres, noires et profondes 2.» Chacun exhibe ainsi une surface parfaitement irrégulière, résolument abstraite, moirée de camaïeux de gris, de noir et de beige. Dans Vanités II, le motif du losange à l’horizontale qu’emprunte l’œuvre vient mimer de surcroît l’étendue du champ visuel du spectateur. Par la facture qu’elles affichent, ces œuvres qui en imposent par leur échelle deviennent pour le visiteur un immense écran où chacun, selon son bagage, ses inclinaisons et ses obsessions propres, entreprend la lecture sans fin, ou presque, des mille et une figures, objets, paysages que contient potentiellement ce vaste théâtre d’ombres 3.


Faisant un pas de plus dans la voie créatrice dans laquelle il est engagé, Baier choisit cette fois d’être discret. Plutôt que de pourvoir le visiteur de ses projections personnelles sur des pans de la réalité ambiante  sans renoncer pour autant à cette manière qui caractérise son art en grande partie il choisit  de créer avec ces Vanités les conditions propices qui permettent à chacun de lire, sinon de projeter, ses propres images. Ce faisant, face à ces œuvres nouvelles, nous sommes habilement conviés à emprunter momentanément le parcours de l’artiste et à reproduire plus ou moins son processus créateur. Tout comme le fait Baier par rapport à l’environnement qui nourrit son art, chacun de nous s’attachera ainsi à une ou à des parties de l’œuvre en particulier, extirpant de l’ensemble, sélectionnant çà et là, dans le chaos apparent de la surface photographique, un paysage, le profil d’une ville, ou une figure anthropoïde.


Lecture et projection

Nicolas Baier dira que, dans cet exercice, la plupart des gens voient surtout des paysages dans l’immense écran que devient l’œuvre. C’est qu’en pareille matière, chacun est malheureusement confronté à ses propres limites. Et surtout n’est pas artiste qui veut. Ici, repris à son compte par le spectateur qui en mime l’essentiel, le regard prédateur de l’artiste vient vite mourir sur les images réconfortantes du connu. C’est qu’en dépit du contexte différent, on en convient, l’imaginaire de l’un n’a que peu à voir avec celui de l’autre. Et confronté de la sorte, face au chaos, l’individu cherche généralement à instaurer une forme d’ordre quelconque que lui inspire son expérience. Contrairement à l’artiste, il voudra ainsi faire taire les voix de l’inconfort, sinon celles du malaise qu’il ressent en décryptant dans l’informe des images qu’il connaît déjà et qui sont rassurantes pour lui. Afin de dissiper le vertige éprouvé, il projette ce qu’il sait du monde. À la limite, une fois son trouble apaisé, il pourra retourner au chaos de la surface et en goûter les effets, les textures et les coloris.


Stimulé par les mots d’Agnès Martin à propos de sa peinture 4, Baier en vient à conclure que « l’art agit presque toujours comme un miroir 5». Avec les Vanités, il entreprend de le démontrer avec éloquence et d’une certaine manière au pied de la lettre, rejoignant entre autres les intérêts d’un Léonard de Vinci pour les taches, les formes ou les textures nées du hasard, et pour l’informel plus généralement 6. En procédant ainsi, la photographie de Baier poursuit son travail de transgression, transformant toujours un peu plus le lieu de lecture qu’elle est, en un lieu de projection auquel elle accède dorénavant de façon plus convaincante. Devenues de véritables « écrans paranoïaques 7», les Vanités de ce point de vue sont associées à une activité intellectuelle, à un jeu à la limite, qui a prioritairement à voir avec la fabrication de sens. Et lorsqu’il est fait mention d’activité intellectuelle en rapport avec l’œuvre d’art, cela ramène immanquablement en mémoire la formule de Léonard,  Pittura è cosa mentale. Et il n’en faut pas davantage pour que la photographie de Nicolas Baier expose une fois de plus ses liens privilégiés avec la peinture. Car si ceux-ci ont pu être établis plus d’une fois dans quelques textes d’analyse au cours des dernières années, la présence de la Vanité aujourd’hui, dans l’œuvre photographique de l’artiste, ne fait que confirmer si besoin était toute la justesse et l’à propos du rapprochement observé 8.


Le paysage

S’étant aventuré avec ces dernières œuvres dans une zone plutôt limite de son art, où la photographie laisse un espace plus que convenable au spectateur, Nicolas Baier s’engage avec les œuvres suivantes, les Noirs, dans une voie opposée, du moins si on considère les étapes nombreuses de leur réalisation et le résultat qui en découle. C’est en fait la présence du paysage observé dans les Vanités, sinon son omniprésence dans un sens élargi, qui est à la source de cette nouvelle série d’œuvres. Comme le dit Baier, les Noirs constituent l’effet miroir engendré par les Vanités. Cet aveu candide donne un accès privilégié aux arcanes de la création chez l’artiste, nous faisant entrevoir clairement comment la réalisation d’une série d’œuvres est générée  par celle qui l’a précédée.


Là où les Vanités avaient été relativement simples à réaliser, en ce qu’elles n’avaient nécessité que peu ou pas de manipulations suite à la numérisation des miroirs, à l’exception de leur assemblage bien sûr, il en va tout autrement de la série qui a suivi. Étant au cœur de ces photographies nouvelles, le paysage ou ce qui en tient lieu en vient à subir de nombreuses et subtiles modifications jusqu’à l’œuvre finale. Il y a d’abord le prélèvement en couleur de chacun d’eux où le temps et l’espace sont généreusement mis à contribution. Puis cette étape franchie commence la transformation de l’image photographique. La couleur fait vite place au noir et blanc où les contrastes sont sensiblement accentués. De glacée qu’elle est au départ, la photo gagne rapidement en matité lui octroyant des qualités tactiles évidentes. Ces dernières, curieusement, conduisent le paysage à se dissoudre peu à peu dans les qualités matérielles nouvellement acquises par l’œuvre. Ce qui séduit c’est l’effet tache ainsi produit qui attire l’œil en surface; c’est l’effet aquarelle qui tend à s’imposer au détriment de l’image elle-même. Et la boucle se voit ainsi bouclée : de son apparition inopinée dans l’écran trouble des Vanités, le paysage, devenu sujet de l’œuvre, en vient à se diluer peu à peu dans la matérialité de la surface des Noirs.


Quoiqu’un peu différemment, de paysage également il est plus que jamais question dans d’autres œuvres récentes ayant pour titre Paésine, ou même à la limite dans celles-là qui, malgré leur abstraction, affichent une évidente ligne d’horizon et qui se nomment Le chemin des nuages ou La transformation des nuages. Renouant cette fois avec un procédé qui a fait ses preuves, ces œuvres procèdent du même regard exercé de l’artiste, toujours aux aguets. À nouveau ici, chaque photographie est l’expression d’un pur acte de prédation artistique où Baier n’a eu, ou peu s’en faut, qu’à cueillir l’objet de son observation  attentive.


Dans le cas des paésines, ces objets de curiosités, leur association avec le paysage (qui remonte à la découverte de la pierre et à son polissage) n’est pas sans lien avec quelques-unes des observations qui ont pu être faites par Léonard de Vinci et dont on a fait état précédemment. De provenance italienne, plus précisément de Toscane, ces roches calcaires qui regorgent de fissures et de sels minéraux prennent soudain un aspect fort particulier lorsqu’elles sont polies, que d’aucuns historiquement auront prestement associé à des paysages plus ou moins marins où se profilent à l’occasion la silhouette d’une ville ou l’irrégularité d’une formation montagneuse.


L’effet miroir

Pareillement, dans les deux œuvres qui se rapportent aux nuages sortes d’illustrations miroirs du phénomène atmosphérique qui procède à leur formation c’est l’œil averti de l’artiste qui a tôt fait de reconnaître dans les « objets trouvés » en question 9, ces dessins schématisés, à caractère scientifique, qui illustraient autrefois dans les livres scolaires le cycle de l’eau se déployant entre ciel et terre, grossièrement départagés ici par une vague ligne d’horizon. Et Baier ne sera pas peu fier de préciser au passage que ce qu’il a pu capter dans ces œuvres, c’est justement le phénomène lui-même relié à l’eau et à son cycle, qu’il a lu d’emblée, et qui est à juste titre le résultat de ce qui s’est véritablement joué sur ces grandes surfaces de papier (condensation, évaporation, etc). Cet effet miroir en quelque sorte dont il est question voudra être reconduit idéalement dans les Paésines, ou encore dans la photo intitulée Météorite qui montre, agrandie démesurément, la composition d’une de ces roches qui parfois échouent sur terre. Ce qui plairait à la fantaisie de l’imagination comme le souligne Nicolas Baier 10 – et en est-on si éloigné après tout -, ce serait de retrouver dans ces œuvres, ne serait-ce qu’approximativement, le reflet plus ou moins fidèle des lieux de leur provenance : un paysage vaguement toscan vu dans une paésine; un autre, plutôt « lunaire », qui, lui, se cacherait dans la coupe d’une de ces pierres venues d’un quelconque astéroïde.


Les quelques considérations qui précèdent montrent assez l’ampleur du champ artistique que couvre la plus récente production photographique de Nicolas Baier. Continuant de balancer plus que jamais entre ce que l’on pourrait appeler le constatif et le performatif, entre le prélèvement chirurgicalement ciblé et les manipulations numériques stratégiquement élaborées, entre la photographie et la peinture, entre une production récente et cette autre d’où elle origine vraisemblablement, à la limite entre la chose et son reflet, l’ensemble de cette production récente n’en repousse pas moins les balises de la création auxquelles l’artiste s’en est tenu jusqu’à présent.


Bien qu’à des degrés divers, globalement les œuvres de ce présent corpus se ressentent assez de l’importance qu’a pu prendre aussi le concept de miroir dans le processus qui a mené à leur création, peu importe finalement que la chose se soit faite de façon inconsciente ou non. Il est clair que cela va bien au-delà des thématiques incertaines qui ont pu être identifiées dans les exposition précédentes (l’atelier, le domestique, etc.). De plus, quelques-unes de ces œuvres prennent dorénavant en compte, pour la première fois de façon délibérée, ce qu’on pourrait appeler l’intimité projective; celle de l’artiste évidemment qui depuis ses débuts continue de marquer son travail, mais également celle du spectateur cette fois. Par cette opération, une expérience de création est ainsi partagée, une proximité inattendue est créée également entre l’artiste et le spectateur où plus que jamais dans la  photographie de Baier, dans ce jeu de la substitution de ce qui est à ce qui est vu, l’imaginaire est roi.          

                                             

1- Ce sont des images résolument abstraites où le spectateur peut y lire des paysages, un crâne humain, etc.

2- Ce sont les mots de l’artiste.

3- Sur cette question de la projection, voir E.H. Gombrich, L’art et l’illusion, Paris, Gallimard, Bibliothèque des Sciences Humaines, 1971, pp. 235 à 244.

4- Dans un texte récent de N. Baier : « C’est Agnès Martin qui disait de ses peintures qu’elles n’étaient pas à propos de ce qui était vu, mais à propos de ce que chacun sait depuis toujours ».

5- Ce sont les mots de l’artiste.

6- Dans l’extrait qui suit, Léonard évoque le phénomène des apparences et des illusions visuelles, ce qu’on nomme aussi la pareidolie : « Si tu regardes certains murs imbriqués de taches et faits de pierres mélangées et que tu aies à inventer quelque site, tu pourras voir sur ce mur la similitude des divers pays, avec leurs montagnes, leurs fleuves, leurs rochers, les arbres, les landes, les grandes vallées, les collines en divers aspects; tu pourras y voir des batailles et des mouvements vifs de figure, et d’étranges airs de visage, des costumes et mille autres choses que tu réduiras en bonne et intègre forme ». Léonard de Vinci, Traité de la peinture, Paris, Librairie Delagrave 1928 (traduit intégralement pour la première fois en français sur le codex vaticanus (Urbinas), 1270), p.74.

7- Concept développé chez les surréalistes (Dali) qui constitue une variation des observations de Léonard de Vinci.

8- Le miroir est un objet important dans l’histoire de la peinture. De même, la Vanité constitue un genre pictural à part entière à compter du XVIIe siècle. En outre, il est pertinent de noter que la présence du miroir aveugle dans certaines représentations de la Vanité, celle notamment de Lubin Baugin, intitulée Nature morte à l’échiquier (1630), équivaut symboliquement à la mort.

9- Ce sont les photos de grandes surfaces de papier ayant réagi à l’humidité, papier qui recouvrait les vitrines d’un commerce abandonné.

10- Propos recueilli lors d’une rencontre de travail.